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Le corps, la vie, le véhicule

Les enseignements du yoga présentent parfois le corps physique comme un « véhicule », ce qui renvoie en arrière-plan à une certaine vision de l’individu en tant que microcosme, c’est-à-dire un univers « en miniature » par rapport au macrocosme représentant l’univers entier.

 

Commençons par un peu d’étymologie (la suite sera beaucoup moins académique !). Véhicule provient du latin « vehiculum », qui signifie moyen de transport, véhicule, voiture ou chariot. Passons sur le chariot, qui n’est plus tellement à la mode, pour rester sur la notion du moyen de transport. Considérer le corps comme véhicule, c’est d’abord l’appréhender dans toute sa dimension matérielle, une sorte d’enveloppe qui contient chaque individualité et lui permet de se mouvoir et d’agir dans le monde matériel, concret, palpable. Certains parlerons d’âme ou de « Soi » pour évoquer cette individualité… Et le yoga, comme d’autres traditions, étend son champ d’expérience au-delà du seul corps physique. Dans l’approche du Natha Yoga, le corps physique est cette enveloppe dont nous héritons, en quelque sorte, à la naissance et avec lequel nous allons cheminer jusqu’au dernier souffle.

 

 

Le tantrisme ne fait pas l’apologie du corps physique, à la différence de nos sociétés actuelles dans lesquelles ont émergé certaines formes de yoga exclusivement (ou presque) centrées sur le corps physique dans une sorte de culte pour la beauté du corps, la souplesse ou la force. Pour en revenir à notre métaphore du « corps véhicule », cette logique de performance serait comparable à la folie du « tunning » qui pousse les amateurs de belles voitures à toujours chercher plus de performance et d’accessoires en tous genres. Quand l’ego est laissé seul aux commandes… Bien entendu, cette philosophie (si on peut dire !) est totalement à rebours de celles qui fondent le yoga ou d’autres voies spirituelles. Pourtant, ce corps matériel occupe une place essentielle dans nos pratiques. Une des raisons principales est que le corps ne doit pas représenter un obstacle pour le cheminement de l’individu dans la voie du yoga. Un corps en bonne santé, si possible jusqu’au dernier souffle, représente une aide précieuse, voire un préalable, pour quiconque souhaite trouver la paix intérieure ou explorer les sentiers de ce type de tradition dans toute leur dimension spirituelle. La recherche de plaisir nous invite aussi à affiner nos sensations, y compris corporelles, ne serait-ce qu’une profonde et savoureuse détente.

 

 

Le décalage est intéressant, car repositionner le corps physique comme notre véhicule permet déjà un certain détachement pour ne plus s’identifier exclusivement à lui. Cette mise à distance peut amener une forme de lâcher prise. Dans le même temps, cette approche conduit à prendre soin de son « véhicule » en conscience et dans une notion de plaisir ou de jouissance chère au tantrisme. Très concrètement, des techniques comme yoga nidra (yoga du sommeil conscient) commencent ainsi par une prise de conscience du corps physique pour ensuite explorer d’autres plans. Alors que nous vivons dans ce corps – par définition – depuis notre arrivée au monde, qui connaît réellement les moindres recoins de son corps physique ? Qui en ressent à chaque instant les mécanismes internes, les changements, les équilibres ou déséquilibres, qui se sa manifestent pourtant en permanence ? C’est déjà tout un monde à explorer, avant même de considérer d’autres strates de l’expérience de la vie autres que cette enveloppe matérielle. Beaucoup de ces fonctionnements sont finalement inconscients, c’est-à-dire en dehors de la conscience immédiate et palpable. Or le yoga apporte justement pas à pas ce supplément de conscience qui nous échappe… Pour aller plus loin, le Natha Yoga aime aussi à considérer le corps comme notre « temple ». Loin de toute connotation religieuse, ce symbole nous ramène vers notre intériorité en invitant l’individu à honorer et prendre soin de ce corps comme d’une location (à plus ou moins courte durée !) le temps d’une vie.

 

 

Quand on pratique le yoga, le corps est toujours sollicité. C’est notre lot à tous en tant qu’êtres humains, si tant est qu’il existe peut-être des entités totalement immatérielles ! Même une posture allongée en relâchement complet reste une posture corporelle… Et le ressentir au plus profond, l’amener dans des zones de confort, d’aisance ou de plaisir devrait rester la ligne de mire dans nos pratiques. Ce qui implique d’oublier un certain nombre de nos conditionnements de « perfection ». Comme dans bien des domaines, les inégalités ne nous épargnent pas s’agissant du corps physique dont nous héritons. Et selon les affres de la vie, certains sont plus « cabossés » que d’autres (et les pièces de rechange ne sont pas toujours faciles à trouver !). Partant de là, le Natha Yoga accorde une importance très relative à la réalisation de la posture parfaite dans le registre « championnats du monde de yoga » (si si, ça existe !!). C’est dans l’intériorité, les yeux fermés (ou ouverts d’ailleurs), que la posture doit être ressentie, perçue, saisie… Et surtout pas en se comparant au voisin ou à la voisine de tapis, même si c’est un réflexe que nous pouvons tous et toutes avoir. Ce réflexe peut vite s’estomper grâce à une habile touche de dérision ou simplement en abandonnant à un moment donné certains conditionnements. La posture (« asana ») est avant tout une forme géométrique, une sorte de structure pour activer et faire circuler certaines énergies. C’est en fonction des possibilités du moment, qui peuvent d’ailleurs varier d’un jour à l’autre, que chaque personne pourra trouver l’ajustement le plus propice à l’émergence de cette alchimie propre à chaque posture.

 

 

Maintenant que nous avons un peu défriché le terrain autour de cette notion de corps physique comme véhicule, il semble inévitable de s’intéresser au conducteur ou à la conductrice ! Nous resterons brefs pour ne faire que déflorer un sujet qui pourrait nous amener loin. On pourrait présenter de bien des manières, toutes aussi justes les unes que les autres, la question de l’individualité qui est rattachée au corps physique. Pour rester dans l’esprit de la pratique, nous pouvons ici parler du « souffle ». Non pas la respiration physiologique en tant que telle, mais son pendant énergétique, l’énergie vitale qui nous anime du premier au dernier souffle. C’est pourquoi le pranayama est indissociable de toute technique posturale pour le Natha Yoga. Le corps physique passe en quelque sorte au service du souffle, de l’énergie, pour lui ouvrir un champ d’expression lui permettant d’exprimer son potentiel. Là encore, cette prise de conscience nous amène à prendre plus de distance vis-à-vis du corps physique, qui devient un instrument et non plus un but en soi. De manière assez peu poétique, on pourrait pousser notre métaphore de départ jusqu’à considérer ces techniques de pranayama comme autant de réglages pour optimiser et guider le véhicule. Et enfin, cette référence très sommaire à l’énergie vitale resterait orpheline si on n’évoquait pas son indissociable et éternel compagnon, la conscience, dont il est inutile de chercher la définition dans le dictionnaire car ce ne sera pas la bonne ! Cette dernière boutade pour conclure que derrière des termes qui nous ramènent inévitablement à notre intellect, l’essentiel reste le ressenti de chaque personne et non les mots. La vérité ne se dévoile que dans le silence, comme si elle attendait, furtive, que tout se calme pour pointer le bout de son nez.

 

 

Voilà pour quelques réflexions, un peu éparpillées, et susciter peut-être une vision différente du corps et notre rapport au corps. Sur un sujet aussi sujet aux conditionnements culturels, sociaux ou autres, un regard décalé représente probablement déjà une étape vers plus de liberté personnelle. Prenez soin de vous !